Les fonds financiers, qu’ils soient d’investissement, de pension ou spéculatif sont devenus des acteurs économiques majeurs. A tort ou à raison, ils sont souvent présentés comme des menaces pour nos emplois. De nouveaux fonds apparaissent aujourd’hui dans l’actualité économique, les fonds souverains, plus forts, plus menaçants encore selon certains analystes. Au-delà des mythes et des croyances, Le Zoom vous propose une petite exploration du monde des fonds souverains.

Qu’est ce qu’un fonds souverain ?

Un fonds souverain (ou fonds d’État), est un fonds de placements financiers détenu par un État. Certains gouvernements ont choisi d’utiliser les mannes énergétiques ou commerciales pour préparer l’avenir. Ils créent donc des fonds gérant de l’épargne nationale et l’investissant de façon classique : actions, obligations, emprunts d’état, immobilier, etc.. L’objectif diffère cependant des fonds financiers classiques. Pour les fonds souverains, le caractère stratégique et les objectifs de la nation comptent autant que la rentabilité. Un fonds souverain c’est donc autant de la géopolitique que du commerce.

Qu’est ce qui change aujourd’hui ?

Le recyclage des capitaux à l’échelle internationale n’est pas un phénomène neuf. Les fonds souverains existent d’ailleurs depuis les années 50. Ils ont été renforcés par les pétrodollars dans les années 70. Nous assistons aujourd’hui à une forte croissance des fonds souverains issue de deux phénomènes :

  • les prix élevés de l’énergie
  • les grands déséquilibres des balances commerciales qui amènent des fonds très importants aux pays asiatiques essentiellement.

Le poids des fonds souverains

D’après le Fonds Monétaire International, le montant des fonds souverains passera de 2 500 milliards de dollars aujourd’hui à environ 10 000 milliards de dollars d’ici cinq ans. Ces sommes sont énormes mais difficiles à imaginer. A titre de comparaison, l’ensemble des bourses européennes représentent justement aujourd’hui environ 10 000 milliards de dollars. En octobre 2007 le poids des fonds souverains représentait deux fois celui des hedge funds et du capital-investissement.

Quels pays pour quels fonds ?

Les plus gros fonds souverains de la planète sont détenus par les Émirats arabes unis, la Norvège, l’Arabie Saoudite, la Chine, le Koweït, la Russie et Singapour. En France, la Caisse des dépôts et consignations peut être qualifiée de fonds souverains. Toutefois, à la différence de la plupart des fonds souverains, la CDC investit quasi exclusivement dans des sociétés nationales.

Des investissements tous azimuts

La gestion des fonds souverains n’est pas homogène. Certains refusent de prendre des parts importantes du capital des entreprises étrangères (fonds norvégien) tandis que d’autres recherchent surtout des parts importantes. Les fonds souverains ont la réputation d’investir dans des secteurs de souveraineté, comme l’énergie, la défense, les infrastructures ou les Bourses… Cependant, ces secteurs ne représentent qu’une fraction des investissements souverains. Ainsi, le Qatar a racheté Sainsbury (l’équivalent britannique de Leclerc). Dans le même temps, Dubaï construit une stratégie de contrôle, dans les transports comme dans la finance.

Des changements d’orientation récents

Jusque récemment les fonds souverains investissaient principalement dans des obligations d’Etat, ils s’orientent aujourd’hui vers les actions des entreprises : rachat de la Bourse de Londres (fonds de Dubaï et du Qatar), investissement des fonds chinois et de Singapour dans le capital de la banque Barclay’s, présence de l’Emirat de Dubaï et d’une banque publique russe au capital d’EADS… Après l’immobilier et les clubs de football, le high-tech et les activités à forte valeur ajoutée, constituent des cibles de choix pour ces nouveaux acteurs financiers. Les marchés boursiers peuvent se réjouir de bénéficier de ces capitaux supplémentaires. Les actions pourraient d’ailleurs voir leur prix, s’apprécier structurellement, au détriment des obligations. Le changement est réel la Russie a annoncé il y a quelques mois qu’à l’avenir une fraction de ses recettes énergétiques serait investie « en actions, sur des projets pétroliers et toute forme de placement autres que des obligations d’État ». Finalement, les créanciers d’hier sont en train de devenir les actionnaires de demain.

Russie et Norvège, deux attitudes différentes

Le FMI considère que le fonds russe se sert des investissements stratégiques pour atteindre des objectifs politiques. La prise de participation de 5% dans EADS ou la tentative d’entrée dans Deutsche Telekom (2006) en sont des exemples. Il pourrait d’ailleurs ne pas être le seul fonds souverain à se comporter ainsi. A l’inverse, le fonds souverain Norvégien a adopté une politique de transparence. Créé pour pallier la diminution des recettes énergétiques à terme, il suit une logique de rendement responsable. Les participations dans chaque entreprise sont faibles (moins de 1% du capital total) et le rendement visé est moyen (environ 8% en 2006). Par ailleurs, le fonds norvégien évite les entreprises d’armes et veille au respect de l’environnement.

Faut-il avoir peur des fonds souverains ?

Les fonds souverains sont en forte croissance, parfois opaques ou issus de pays non démocratiques.. Les fonds souverains induisent des craintes compréhensibles mais font office de boucs émissaires. La réaction à leur égard est d’ailleurs parfois celle du protectionnisme ou du nationalisme. Cependant, ne sont-ils pas aussi d’appréciables investisseurs dans la croissance européenne ?

Les principaux fonds:

  • Abu Dhabi Investment Authority : Émirats Arabes Unis, 625 milliards (mrds) de dollars
  • Government Pension Fund-Global : Norvège, 322 mds $
  • Government of Singapore Investment Corporation Singapour 215 mrds $
  • Reserve Fund for Future Generation : Koweït 213 milliards $
  • China Investment Corporation Chine 200 mrds $
  • Stabilisation fund : Russie, 127,5 mrds $
  • Temasek Holdings Singapour 108 mrds $
  • Qatar Investment Authority Qatar, 60 mrds $

A titre de comparaison, en France, la Caisse des Dépôts pèse environ 120 milliards d’euros. Les fonds cités ici sont destinés à croître fortement du fait de l’augmentation du prix de l’énergie et du maintien de déséquilibres commerciaux forts. Ainsi, la Chine a encore plus de 1000 milliards d’euros de réserves de change, potentiellement disponibles pour nourrir leur fonds souverain.

Sur le fonds, l’essor des fonds souverains illustre un rééquilibrage des rapports entre l’ancien et le nouveau monde. Pays en voie de développement dans les années 70, créanciers des états occidentaux dans les années 90, certains pays deviennent aujourd’hui nos actionnaires.

Les fonds souverains sont un des aspects des deux tendances fondamentales actuelles : la montée en puissance des anciens pays en voie de développement (ou communistes) et l’interpénétration croissante des économies mondiales.

Et si un fonds souverain investit dans mon entreprise ?

Les fonds financiers ont souvent mauvaise réputation. Ils sont couramment accusés de réclamer des rendements excessifs (supérieurs à 10 % par an) ou de ne viser qu’à démanteler des groupes pour pouvoir les revendre avec profit. Cependant, si certains fonds spéculatifs peuvent avoir des comportements de voyou, ils ne sont pas une majorité à se comporter ainsi. Les fonds financiers provoquent une évolution de la gestion des entreprises. Ils favorisent un rendement de court et moyen terme et souvent ne suivent pas les voies classiques du capitalisme familial. Les fonds souverains sont-ils différents ? Pas forcément, on peut supposer que les pays investisseurs ont des contraintes nationales fortes liées à la rentabilité de leur investissement. Les investissements ne sont pas uniquement stratégiques, ils servent aussi à rémunérer un travail ou à préparer l’avenir. L’opinion publique chinoise avait d’ailleurs très mal réagi après l’effondrement de l’action de Blackstone (le fonds chinois y avait investi plusieurs milliards de dollars).

Même si les objectifs de rendement à court terme peuvent ne pas atteindre ceux des fonds financiers classiques, il n’en reste pas moins que la pression sur les entreprises destinataires des capitaux sera tout aussi forte.

Où est le pilote de l’avion ?

Finalement, la montée en puissance des fonds souverains conforte deux aspects fondamentaux de l’économie actuelle :

  • ils renforcent la globalisation de l’économie mondiale. La prise de participation dans d’autres économies crée de nouveaux liens entre pays. Ces liens renforcent la solidarité, au moins financière, au niveau international. Il n’y aurait alors plus un seul et unique pilote mais un monde multipolaire.
  • Sur un plan pratique, la place grandissante des fonds souverains élargit encore le fossé entre les salariés et les décideurs économiques. Nous connaissons les difficultés existantes quand à l’information économique dans les grands groupes mondiaux. Lorsque les fonds financiers interviennent (qu’ils soient souverains ou non), les décisions économiques s’éloignent encore plus de notre sphère. De notre entreprise, nous voyons de moins en moins qui est le pilote. Les dirigeants nationaux ne sont plus finalement que des salariés obéissant à une stratégie globalisée.